Sept siècles de présence Juive en Belgique

JUIFS EN BELGIQUE

Un panorama

SEPT SIECLES DE PRESENCE JUIVE EN BELGIQUE

Le Moyen Age

Ce n’est qu’au XIIIe siècle que l’on relève une présence juive significative dans nos régions. Elle résulte d’une immigration en provenance de la Rhénanie (à partir de 1200), de l’Angleterre (après l’expulsion de 1290) et de France (après celles de 1306, 1321 et 1394). Les Juifs s’installent principalement en Brabant, mais aussi dans le Luxembourg et le Hainaut.

La croisade de 1309 d’abord et la peste noire en 1348-1349 déciment les « juiveries » des Pays-Bas. Après cette dernière date, les Juifs disparaissent du Hainaut. On en signale quelques-uns au Luxembourg jusqu’en 1563. En 1370, les survivants de massacres de la Grande Peste meurent sur le bûcher suite à l’accusation de profanation d’hosties. Celle-ci donna lieu à Bruxelles au « miracle des hosties sanglantes », qui fit l’objet d’un culte pendant plusieurs siècles. Il faudra attendre les années 1960-1970 pour que l’Eglise catholique révise ses positions. Après 1370, les Juifs disparaissent donc de nos régions, dont ils n’ont jamais été bannis officiellement.

A cette époque, ces quelques dizaines de familles juives vivaient essentiellement du prêt sur gage, activité qui les exposait autant à la vindicte populaire qu’à la concurrence des banquiers lombards, et du commerce. L’antijudaïsme haineux de l’Eglise contribue à leur démonisation. Depuis la décision du concile de Latran en 1215, ils portent la rouelle. Pour des raisons économiques, le pouvoir politique les aide quelquefois en leur octroyant, moyennant finances, des « privilèges » qui n’en font pourtant pas des étrangers comme les autres : leur statut même est responsable des tares dont on leur fait grief. Partout ils restent des exclus.

Les XVIe-XVIIe siècles

En 1492, avec la prise de Grenade, l’Espagne achève la Reconquista (reconquête) de son territoire sur les musulmans. L’unification politique des royaumes de Castille et d’Aragon sous les Souverains catholiques entraîne dans son sillage l’unification religieuse, au nom du principe « cujus regio, ejus religio » (la religion du souverain détermine celle de ses sujets). Les Juifs sont mis en demeure de se convertir ou d’émigrer en abandonnant leurs biens. En 1497, le Portugal suit l’exemple espagnol. Les convertis ou « nouveaux chrétiens » continueront souvent à des degrés divers à observer la religion de leurs pères et resteront suspects aux yeux des autorités civiles et religieuses et en particulier de l’Inquisition. Ceux qui se refusent à la conversion gagnent l’Italie, l’Empire ottoman ou le nord de l’Europe.

Profitant d’une relative tolérance à leur endroit, de nombreux marranes venant du Portugal s’installent à Anvers, où la « Nation portugaise » jouit d’un statut privilégié. Elle contribue notablement au commerce de la ville. Il s’avère néanmoins avec le temps que, sous des dehors irréprochables, nombre d’entre ses ressortissants « judaïsent » en secret et propagent la littérature et les idées de la Réforme luthérienne. Ce comportement attentatoire à l’orthodoxie catholique entraîne une série de mesures impériales visant à les débusquer. En 1549, une ordonnance de Charles-Quint, renouvelée l’année suivante, retire aux « nouveaux chrétiens » le droit de séjour conféré en 1527 et 1536. Nombre d’entre eux gagnent alors Venise, Salonique et Constantinople. La révolution des Pays-Bas et la chute d’Anvers, sous le règne de Philippe II les voit s’expatrier définitivement, surtout vers Amsterdam. Il en résulte un considérable appauvrissement de la métropole scaldienne. Ces familles juives étendues présentes dans le commerce du sucre, des épices et autres denrées coloniales dont le diamant, l’argent ou les perles, avaient su présenter, selon le lieu où se trouvaient leurs membres, une image catholique, protestante ou juive.

Le début du XVIIe siècle marque une véritable régression dans les Pays-Bas méridionaux soumis à la très catholique Espagne, alors qu’en Italie, en Angleterre, à Amsterdam et même en Allemagne, s’esquisse une timide reconnaissance de la présence des Juifs dans la société. Au milieu du siècle, des Juifs de Hollande cherchent à s’établir librement dans la contrée. L’initiative échoue, la pression du clergé continuant à peser plus lourd que les considérations économiques. Mais à la fin du siècle, à Anvers, la religion juive est de manière croissante pratiquée ouvertement. L’arrivée de commerçants juifs d’Amsterdam fuyant leur pays en guerre et qui avaient connu en Hollande un régime de relative tolérance religieuse a sans doute contribué à accentuer cette ouverture des esprits.

L’époque autrichienne

Au XVIIIe siècle, particulièrement sous le régime autrichien, les Juifs sont tolérés moyennant le payement de taxes variables selon les lieux et qui, à l’occasion, les assimileront à des bêtes ou à de la marchandise. Mais les Pays-Bas méridionaux constituent une terre de passage vers les Provinces Unies, la Rhénanie, le Palatinat et la Lorraine, toutes contrées fort peuplées de Juifs, d’où leur intérêt à les fréquenter.

A Bruxelles, une communauté organisée, dirigée par un rabbin originaire de Cracovie, est attestée au début du siècle. En Principauté de Liège (qui ne fait pas partie des Pays-Bas autrichiens), il est fait mention de la conversion d’une vingtaine de Juifs entre 1722 et 1787.

En 1756, sur ordre du gouverneur général Charles de Lorraine, une capitation de trois cents florins annuels est imposée aux Juifs désireux de se fixer aux Pays-Bas : seuls les mieux nantis peuvent acquitter cette somme considérable… La mesure, qui équivaut à une reconnaissance légale des commerçants aisés de la Nation juive, est rapportée dès 1758.

Il est à cette époque régulièrement rappelé aux Juifs qu’ils demeurent exclus du droit de bourgeoisie. Celui-ci, qui impliquait une profession de foi catholique, conditionnait l’exercice sans entraves d’une profession ou d’un négoce, ainsi que l’accès à la nationalisation. Les exceptions furent rares, mais de fait on note qu’à Anvers ou à Ostende, des Juifs finirent par être admis à la bourgeoisie. Les considérations économiques jouaient un rôle non négligeable auprès des facteurs religieux pour freiner une possible libéralisation des attitudes. On a de plus remarqué que les résistances antijuives des pouvoirs locaux sont fréquemment battues en brèche par les décisions gouvernementales, d’orientation centralisatrice et réformiste.

Une enquête de 1756 recense 76 personnes juives ayant un domicile fixe, principalement à Bruxelles. Trente ans plus tard, le prévôt de cette même ville les estime à une centaine.

L’Edit de Tolérance de Joseph II (1781) ne garantit de prime abord la tolérance civile qu’aux seuls protestants. Les Juifs des Pays-Bas méridionaux, peu nombreux comme on le voit, purent néanmoins bénéficier de la nouvelle législation qui, établie entre 1781 et 1789, offrait aux Juifs de l’Empire des garanties nouvelles : libre pratique de leur religion, abolition de certaines discriminations humiliantes, ouverture de certains métiers jusqu’alors interdits, accès à l’instruction publique. Leur statut reste néanmoins celui d’étrangers, point toujours reçus à la bourgeoisie des villes, en tout cas sans droit de suffrage et interdits d’emploi public. En dépit de ces restrictions, la législation de Joseph II, marquée par le libéralisme de l’Aufklärung, signifie une avancée vers l’émancipation politique. Elle est contemporaine de l’obtention par les Juifs des Etats-Unis d’Amérique de l’égalité civile au niveau fédéral.

La période française

En 1791, l’Assemblée constituante de la toute jeune République française vote l’émancipation des Juifs de France. Cette promotion du droit de l’individu  caractérise le modèle français : sa logique met fin au régime de tolérance, qui n’appréhendait les Juifs que comme groupe et signe la mutation du « Juif » en « Israélite ». Cette fulgurante évolution va marquer l’Europe entière au XIXe siècle.

En 1795, les anciens Pays-Bas méridionaux, les pays de Liège, Stavelot et Malmédy sont annexés à la République française. Ipso facto, leurs Juifs deviennent citoyens à part entière de celle-ci.

Trois décrets napoléonien en date du 17 mars 1808 reconnaissent le culte israélite, désormais soumis au pouvoir civil et organisé en synagogues administrées par des consistoires. Les quelque 852 Juifs des 9 départements belges se voient dans ce cadre rattacher aux consistoires de Krefeld et de Trèves. Comme les autres Juifs de l’Empire, ils doivent changer leurs nom et prénom, pour que rien ne les distingue plus désormais de leurs concitoyens, et obtenir une patente pour se livrer au commerce.

Cette politique marque une régression par rapport à l’émancipation révolutionnaire, en ce qu’elle revient à une conception socio-religieuse des Juifs, qui fait reposer sur les communautés la responsabilité collective de leur membres. Soucieux de se ménager la bienveillance des autorités, les consistoires s’attacheront donc à « régénérer » les Juifs en bannissant par exemple toute usure ou escroquerie dans leurs rangs. On voit par ailleurs très vite se mettre en place le clivage des communautés en une classe aisée, une bourgeoisie montante, « honorable » et d’installation ancienne, et une classe de pauvres et de nouveaux immigrants.

Sous les Hollandais

Un arrêté royal du 13 août 1806 abolit le régime français d’organisation du culte israélite en assurant désormais à tous les cultes une protection égale. Protégé par l’Etat, le culte israélite ne sera néanmoins subventionné qu’à hauteur de montants dérisoires. Une exception à noter : l’école primaire israélite de Bruxelles, créée par Hartog Somerhausen et ouverte en 1823, permettra jusqu’en 1879, date de sa cession à la Ville de Bruxelles, l’éducation des enfants juifs de familles sans ressources.

Par ailleurs, les mesures prises par le gouvernement du roi Guillaume à partir de 1815 en matière d’éducation, de conscription et d’uniformisation linguistique visent à la hollandisation des populations juives.

On enregistre une nette croissance de la population juive. En 1816, dans les provinces du Limbourg, de Maastricht et du Luxembourg, on compte 773 Juifs ; dans celles du Brabant méridional, de Namur, du Hainaut, d’Anvers et des deux Flandres, 386. Soit un total de 1159 Juifs pour le pays. En 1818 ils sont 2770. En 1827 près de 3600. A la veille de l’Indépendance belge, ils seront de 3.500 à 4.000, territoire de Maastricht compris. Cette croissance relative s’explique par l’existence du pôle d’attraction que constitue  Bruxelles pour l’immigration, tant interne qu’externe. On notera qu’en 1826, la population juive totale des Pays-Bas était estimée à près de 43.000 personnes.

Faute d’avoir opéré une distinction rigoureuse entre une conception communautaire – de type napoléonien – de la judéité et le cantonnement de celle-ci au domaine strictement privé – dans la ligne de l’émancipation –, l’époque hollandaise transmettra au judaïsme de la Belgique indépendante comme une tradition mixte : les dirigeants communautaires – et non plus l’autorité civile –  y puiseront pour élaborer, dans le cadre d’une séparation quasi totale de la religion et de l’Etat,  prévoyant la liberté des cultes et non plus leur organisation, les modalités nouvelles du fonctionnement du culte israélite.

La Belgique indépendante (1830-1914)

La Constitution du nouvel Etat indépendant rompt très radicalement avec le passé en abolissant toute référence socio-religieuse à quelque minorité que ce soit. L’identité juive relève donc désormais de l’espace privé. La seule présence des Juifs au yeux de l’autorité civile est celle de leur culte. Elle est assumée par le Consistoire central israélite de Belgique, mis en place en 1832. Cette institution jouera un rôle religieux et politique central tout au cours du XIXe siècle. C’est en 1836, avec l’abrogation du serment more judaïco imposé aux Juifs devant les tribunaux, que tombe la dernière discrimination légale qui les frappait.

Il n’est guère aisé d’établir le tableau chiffré de la population juive du nouvel Etat : les statistiques communautaires ne sont pas toujours fiables, et l’écart s’accroît entre judaïsme sociologique et judaïsme d’affiliation. Ce qui n’empêche pas de constater une évidence : entre 1815 et 1914, on enregistre un progrès constant de la démographie juive en Belgique.

L’immigration alimente en permanence celle-ci au cours du XIXe siècle, mettant à l’épreuve le modèle d’intégration élaboré par le Consistoire, notamment dans les communautés de Bruxelles et d’Anvers.

  1. Le premier mouvement, d’ampleur limitée, s’étend de 1815 à 1914 : poussés par les événements politiques – révolution de 1848, guerre de 1870 –, mais aussi par des facteurs économiques, des Juifs gagnent la Belgique en provenance :

  • des Pays-Bas : à partir des années 60, la pauvreté des campagnes provoque l’exode rural vers les villes. La précarité économique des Juifs, leur moins grande implantation expliquent leur mouvement vers une Belgique en cours d’industrialisation. Dans les années 80, Anvers attire les ouvriers diamantaires d’Amsterdam.

  • des Etats allemands : raisons politiques, discriminations, industrialisation et réforme agraire expliquent que des Juifs s’expatrient. Ainsi nombre d’intellectuels juifs après 1848. Le philosophe Moses Hess séjourne quelque temps à Bruxelles. L’Université de Bruxelles accueille des enseignants dont l’appartenance au judaïsme rendait impossible la carrière académique en Allemagne.

  • de France : antijudaïsme, pauvreté extrême et crises frumentaires chassent les Juifs d’Alsace vers la Belgique notamment, où ils perpétuent leur occupation traditionnelle ; le colportage. Par ailleurs, exilés politiques au lendemain du coup d’Etat du 2 décembre 1851, proscrits du Second Empire et immigrants français, surtout au lendemain de la guerre de 1870 fournissent un apport, notamment intellectuel, à la communauté juive de Belgique.

  1. Le second mouvement, sensible surtout à partir de 1881 et qui se maintiendra jusqu’à la Première Guerre mondiale, est massif. Ce sont de milliers d’immigrés qui arrivent d’Europe orientale en Belgique. Cette complexe réalité collective va marquer profondément un judaïsme belge qui s’était acclimaté à la culture ambiante. Ils proviennent :

  • de Russie : ils quittent la « zone de résidence » où sont cantonnés plus de 90% des 5 millions de Juifs du pays. De Pologne russe (Varsovie, Lodz, Lublin et Radom), de Lituanie, de Vilna, Bialystok et Odessa, les Juifs fuient discriminations et pogroms en gagnant l’Ouest. Si on relève quelques cas de réfugiés politiques (révolutionnaires juifs), ce sont surtout la misère et la violence qui motivent les Juifs à l’exode. Cette population présente des visages multiples de l’identité juive, de l’orthodoxe au révolutionnaire en passant par le commerçant urbanisé, sécularisé, mais non assimilé.

  • de l’Empire austro-hongrois : à partir des années 90 arrive, principalement de Galicie (issue de la partition de la Pologne), de Bucovine et dans une moindre mesure de Hongrie (des villes de Cracovie, Tarnow, Lemberg, Brody et Tarnopol surtout), la vague d’immigration la plus pauvre et la moins modernisée de l’immigration juive. A l’origine de l’exode de ces Juifs encore fortement orthodoxes : le boom démographique des Juifs, leur boycottage économique, l’antisémitisme.

Durant tout le XIXe siècle, Bruxelles reste la principale ville juive de Belgique. Il faut le flux migratoire venu de l’Est pour voir croître la population juive anversoise, qui dépasse celle de la capitale au début du XXe siècle. A ce moment le pays compte quelque 17.000 Juifs. Liège dépasse le millier d’âmes juives au tournant du siècle. Les autres communautés ne compte guère plus de quelques centaines de membres et devront de se maintenir aux nouveaux arrivants d’Europe orientale.

C’est dans la seconde moitié du siècle que s’établit la distribution géographique des populations juives que nous connaissons aujourd’hui. Elles se répartissent entre les villes de Bruxelles, Anvers, Gand, Liège et Arlon (communautés reconnues dès l’Indépendance) et Namur, Ostende et Charleroi (communautés reconnues respectivement en 1874,1904 et 1928).

La communauté bruxelloise, originellement concentrée dans certains quartiers, se distribue progressivement dans l’ensemble de la ville, même si les environs de la gare du Midi – et notamment Cureghem (surtout peuplé par des colporteurs d’origine hollandaise) – restent un lieu d’implantation privilégié. Il n’y a donc pas dans la capitale de quartier juif comparable aux environs de la gare centrale d’Anvers, où va se concentrer la population juive. Les artisans juifs de Bruxelles – casquettiers, tailleurs, fourreurs – ne disposent que d’un capital de base très restreint et sont apparemment peu organisés à cette époque.

La métropole anversoise comptait en 1893 quelque 5.000 Juifs. En 1914, ils sont quatre fois plus nombreux. Cause, entre autres, de cette afflux : la guerre russo-japonaise (et les obligations militaires qu’elle fait peser), ainsi que la révolution de 1905, amènent nombre d’émigrés juifs russes sur le chemin de l’Amérique, qui s’interrompt pour beaucoup au port d’Anvers. Anvers concentre dès lors l’essentiel de la vie associative juive du temps. Le sionisme y devient vite une force agissante. Associations de jeunesse et groupuscules politiques d’obédience diverses s’y multiplient. La presse juive s’y développe. Anvers la moderniste détrône donc Bruxelles la libérale comme centre de la vie juive en Belgique.

La Belgique comptait environ 3.500 Juifs au moment de l’Indépendance ; quelque 12.000 en 1892 ; plus de 25.000 en 1905 et pas loin de 40.000 à la veille de la Première Guerre mondiale. Une croissance impressionnante, qui ne doit pas faire oublier que la population juive ne dépasse pas 1% de la population totale du pays.

L’évolution socioprofessionnelle des Juifs de Belgique au cours du XIXe siècle se maintient dans le même champ. C’est ainsi que le marchand ambulant se sédentarise, devient commerçant. Puis, l’intégration et l’implantation se faisant, le détaillant devient producteur… Il y avait des diamantaires juifs à Anvers dès le XVIe siècle. La découverte de gisements en Afrique du Sud bouleverse le marché dès 1870 et entraîne la modernisation des ateliers de taille et une accumulation de capitaux, qui explique l’attrait grandissant de la place pour les immigrés d’Europe de l’Est. Leur afflux après 1880 contribuera à faire de la métropole la capitale mondiale de la taille du diamant. Les Juifs d’Arlon notamment illustrent une autre activité caractéristique des Juifs en Belgique : la vente de chevaux et de bétail. Quelques grandes lignées de banquiers marquent l’histoire financière du pays : les Oppenheim, les Errera, les Bischoffsheim, les Philippson, les Lambert.

L’intégration en Belgique ne fait pas oublier l’appartenance à la communauté d’origine, comme le montrent divers mouvements de solidarité. Ainsi l’adhésion de nombreux Juifs belges à la doctrine de l’Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860 et qui travaillait à l’émancipation des israélites, notamment dans le bassin méditerranéen. De multiples associations de bienfaisance voient le jour. La diversité idéologique et le pluralisme religieux se sont accentués dans le judaïsme belge. Néanmoins, l’émancipation des Juifs a favorisé leur intégration à la nation belge et leur adhésion aux valeurs que celle-ci véhiculait à l’époque.

Ce qui n’implique pas qu’ils aient rencontré un climat de sympathie à leur égard. Ponctuellement, on note au cours du siècle des manifestations de xénophobie, d’antijudaïsme (à base chrétienne) et d’antisémitisme (à base raciale ou révolutionnaire). Dans ses deux dernières décennies, alors qu’arrivent les immigrés de l’Est, l’antisémitisme connaît une vigoureuse poussée, qui culmine avec les retombées en Belgique de l’Affaire Dreyfus. Le jeune mouvement ouvrier est souvent fortement antijuif. Edmont Picard, Jules Destrée, certains leaders du jeune Parti Ouvrier Belge (POB) sont ouvertement antisémites. Critiques de la banque juive se mêlent aux poncifs de l’antijudaïsme et aux aberrations du racisme scientifique. L’Eglise, dans la ligne de son antijudaïsme traditionnel, pratique « l’enseignement du mépris », qui imprègne l’ensemble du monde catholique. Enfin, les réalités contrastées du développement des institutions juives de crédit et de l’arrivée massives d’immigrés juifs démunis ne manquent pas d’éveiller les craintes de groupes sociaux divers.

L’entre-deux-guerres

L’immigration juive, mis à part le cas des réfugiés politique, est spécifique en ce qu’elle est autonome (ne répond pas, par exemple, à un appel de main-d’œuvre), définitive (elle n’est pas saisonnière) et obéit à ses propres motivations.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le marasme économique et l’antisémitisme qui sévissent en Pologne en chassent nombre de Juifs. Le numerus clausus imposé par les universités polonaises et roumaines a le même effet. La politique de quotas imposée par l’Amérique (du Nord à partir de 1925, imitée bientôt par celle du Sud, le Canada, l’Australie et l’Afrique du Sud) détourne vers l’Europe occidentale – et la prospère Belgique – les candidats à l’émigration.

Le nazisme au pouvoir en Allemagne (à partir de 1933) amène en Belgique plus de 25.000 Juifs allemands et autrichiens, surtout après 1938. Au total, compte tenu du fait que certains des 40.000 Juifs dénombrés en 1914 en Belgique avaient rejoint l’Allemagne ou les Pays-Bas suite à la première guerre, le pays aurait compté de 50 à 55.000 Juifs au début des années 30, et plus de 70.000 à la veille de l’occupation allemande de 1940.

Ce bouleversement démographique affecte en profondeur le judaïsme belge. Les immigrés ont tendance à reproduire dans le pays d’accueil le mode de vie – traditions socioprofessionnelles, espace social et mental, vie culturelle – qui prévalait dans leur pays d’origine. Ils se groupent en quartiers spécifiques (près des gares), autour d’une synagogue, au contact d’autres Juifs. Si les premiers arrivés parviennent souvent à créer de petites entreprises familiales, la crise contraindra les suivants, après un passage dans les mines ou la métallurgie, à reprendre les métiers juifs traditionnels (ouvriers à domicile, façonniers). La concentration professionnelle opère dans le petit commerce, la vente au détail, les industries du vêtement et du diamant, la fabrication des objets de luxe en cuir, et parmi les colporteurs et marchands ambulants. En 1929, 1.500 des 2.000 ouvriers maroquiniers belges étaient juifs.

Alors qu’au XIXe siècle, le judaïsme n’existait qu’à travers les communautés regroupées au sein du Consistoire, il s’articule à présent autour d’une communauté de fait composée de dizaines d’associations philanthropiques, religieuses, culturelles, syndicales, professionnelles, et surtout politiques de toutes orientations (sionistes de l’extrême gauche à l’extrême droite, marxistes bundistes ou communistes…). Entre 1930 et 1940, plus de 100 périodiques juifs voient le jour (dont 6 quotidiens en yiddish). Vie intense donc, mais communauté repliée sur elle-même, en pleine évolution, travaillée de multiples tensions, et donc peu prête à adopter une attitude cohérente face à l’agression nazie.

Sous l’ancien régime, les Juifs étaient coupés de la société environnante. L’émancipation et le libéralisme de la Belgique du XIXe siècle favorisèrent grandement leur insertion dans la nation. La vague d’immigration du dernier quart du siècle, contemporain d’une poussée de l’antisémitisme, mit à mal ce schéma. Tout comme celle qui va de 1925 à la guerre, contemporaine de la grande crise économique et de la pire menace que la haine des Juifs ait pu faire peser sur eux en deux millénaires. La place des Juifs dans la société belge s’en trouva modifiée, tout comme l’image que celle-ci se faisait d’eux. A la fin des années 30, 95 % des Juifs en Belgique étaient étrangers. La nouvelle vie sociale bouillonnante qui naquit alors montra peu de signes d’acculturation des immigrés à la société belge. Elle connut une laïcisation sans précédent, qu’elle se réfère à des doctrines nationale, marxiste ou libérale. Par ailleurs, la nouvelle conception de la condition juive que généra le sionisme, qui conquit progressivement la communauté, constitua paradoxalement un facteur d’intégration.

Les étapes d’un génocide

Née au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui se solde par la défaite de l’Allemagne impériale, l’idéologie nationale-socialiste interprète son rapport au peuple juif en termes de guerre biologique et entend restaurer la supériorité de la  » race aryenne  » aux dépens de la  » race juive « , qu’elle rend responsable de la dégénérescence de l’Occident.

Avec l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir, le 30 janvier 1933, cette idéologie fournit le ciment d’un régime politique terroriste qui mettra dès lors toutes les ressources d’un Etat moderne et dynamique au service d’un projet d’élimination des Juifs. Par leur éjection du corps social  » pur  » d’abord, en les réduisant à l’impuissance, en les stigmatisant et en les contraignant à l’exil. Puis, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, par leur extermination pure et simple. La conférence de Wannsee (Berlin, 20 janvier 1942) inaugure la mise en application de la  » solution finale de la question juive  » et marque le début de l’entreprise génocidaire. C’est donc en application d’une stratégie très concertée que les nazis, quelques mois après avoir envahi la Belgique (10 mai 1940), vont s’attacher à stigmatiser les Juifs, à les isoler au sein de la population et à détruire progressivement leurs ressources économiques. Les ordonnances se succèdent, marquant autant d’étapes d’une précarisation qui prélude à leur destruction.

23 octobre 1940 :

  1. interdiction de l’abattage rituel (shkhita)

28 octobre 1940 :

  1. définition administrative du Juif.
  2. interdiction de retour pour les Juifs ayant quitté la Belgique.
  3. création d’un fichier où doit s’inscrire tout Juif de plus de 15 ans.
  4. exclusion professionnelle des Juifs (fonctionnaires, avocats, journalistes, enseignants).

31 mai 1941 :

  1. obligation d’apposer l’inscription  » Entreprise juive – Joodsche onderneming – Jüdische Unternehmung »
  2. obligation pour les Juifs de déclarer leurs biens immobiliers.
  3. interdiction de posséder des radios.

29 août 1941 :

  1. défense de s’établir ailleurs qu’à Bruxelles, Anvers, Charleroi ou Liège.
  2. couvre-feu entre 20 heures et 7 heures.

25 novembre 1941 :

  1. création de l’Association des Juifs en Belgique (AJB) – Vereniging der Joden in België (VJB).

1er décembre 1941 :

  1. les enfants juifs qui ne sont pas en âge d’obligation scolaire sont exclus de l’enseignement officiel.

11 mars et 8 mai 1942 :

  1. les travailleurs juifs n’ont plus droit aux primes, gratifications, congés payés, congés de maladie.
  2. ils doivent être isolés des autres membres du personnel.

22 avril 1942 :

  1. les Juifs ayant fui l’Allemagne sont déchus de la nationalité allemande.

8 mai 1942 :

  1. les Juifs sont soumis travail obligatoire (Arbeitseinsatz).

27 mai 1942 :

  1. ils sont tenus au port de l’étoile jaune à partir de 6 ans.

1er juin 1942 :

  1. interdiction est faite aux médecins, vétérinaires, dentistes et infirmiers juifs d’exercer leur profession.
  2. la liberté de mouvement (déménagement…) est sévèrement limitée pour tous les Juifs.

Ainsi précarisés, les Juifs sont exposés à être arrêtés individuellement, ou raflés collectivement. Les victimes se retrouvent internées à la caserne Dossin à Malines, dans l’illusion, entretenue par une propagande méthodiquement mensongère, qu’ils vont  » travailler à l’Est « . C’est de là que part, le 4 août 1942, le premier des 26 convois qui, jusqu’au 31 juillet 1944, achemineront vers Auschwitz 24.906 Juifs de Belgique. 15.621 d’entre eux seront gazés dès leur arrivée, 8.091 exterminés par le travail. Seules 1.194 personnes étaient encore en vie le 6 mai 1945, soit 5% des déportés. De plus, 5.034 Juifs domiciliés en Belgique à la date du 10 mai 1940 ont été déportés du camp de Drancy (France). 317 d’entre eux seulement ont été rapatriés à la Libération. Il était dans la logique de l’entreprise nazie que soient déportés hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, riches et pauvres, intellectuels et ignorants. Tous étaient coupables a priori et condamnés à mort. Non pour ce qu’ils étaient censés avoir fait, mais par ce qu’ils étaient: Juifs.

L’après- guerre

La guerre et la pratique génocidaire de l’occupant nazi affectèrent en profondeur tant la communauté juive de Belgique que son image dans la société belge. La création, en 1948, de l’Etat d’Israël lui attira l’étroite solidarité de la majeure partie de la communauté. Si l’on excepte quelques légers mouvements migratoires en provenance de Pologne et de Hongrie dans les années 50, de Pologne encore en 1968 et du Zaïre (Congo) par la suite, l’émigration juive vers la Belgique fut presque entièrement tarie. Car il faut noter l’accroissement de la communauté séfarade. Installés en Belgique en provenance de l’Empire ottoman et de Salonique dès la fin du XIXe siècle, les Séfarades virent leurs rangs grossir de Juifs égyptiens expulsés après la guerre du Sinaï (1956) et d’autres originaires de Rhodes, installés au Congo, puis venus en Belgique dans la foulée de la décolonisation. Un courant d’émigration, limité mais significatif, vers Israël est également caractéristique de l’époque.

Celle-ci est marquée par l’intégration culturelle et socioprofessionnelle des Juifs, ce qui n’a nui en rien à la richesse de leur vie communautaire. Leur habitat s’est dispersé. Leur mobilité sociale s’est accrue – dans le sens de l’exercice de professions salariées. Ils se caractérisent toujours  par une forte proportion d’universitaires et de membres de professions libérales. On ne peut plus parler d’immigrés juifs en Belgique. Mis à part le cas marginal de certains groupes orthodoxes anversois, l’insertion des Juifs dans la cité est aujourd’hui chose faite.

Abrégé de : Jean-Philippe SCHREIBER, « Les Juifs en Belgique : une présence continue depuis le XIIIe siècle », dans Les Cahiers de la Mémoire contemporaine – Bijdragen tot de eigentijdse Herinnering, n° 2 (2000), pp. 13-37.